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La Bible Éthiopienne

Journal

Qu'est-ce que la Bible éthiopienne ?

La Bible de l'Église éthiopienne tewahedo, transmise en guèze depuis l'Antiquité. Ce qu'elle a conservé que les autres ont perdu, et ce que valent ses textes.

Dans le Nouveau Testament, l’épître de Jude cite nommément une prophétie d’Hénoch :

« Et Énoch, le septième depuis Adam, prophétisa aussi à leur sujet, en disant : “Voici, le Seigneur est venu avec des myriades de ses saints, pour exercer un jugement contre tous…” »

— Jude 14-15

Le livre d’où vient cette citation ne figure dans aucune bible occidentale. Il a disparu d’Europe pendant plus de mille ans, au point qu’on n’en connaissait plus que le titre.

Il n’a jamais disparu d’Éthiopie.

La Bible éthiopienne est la Bible de l’Église orthodoxe éthiopienne tewahedo, transmise en guèze — la langue liturgique de l’Éthiopie — depuis l’Antiquité chrétienne. Ce qui la distingue tient en une phrase : elle contient des livres que les autres traditions ont cessé de copier, et elle est aujourd’hui le seul témoin complet de plusieurs d’entre eux.

Ce n’est pas une bible qui a ajouté des textes. C’est une bible qui n’a rien jeté.

Une Bible née au IVe siècle

Le royaume d’Aksoum, dans l’actuel nord de l’Éthiopie, adopte le christianisme sous le roi Ezana, dans la première moitié du IVe siècle. La traduction des Écritures en guèze commence peu après, depuis le grec — depuis la version des Septante pour l’Ancien Testament, qui comportait déjà un ensemble plus large que la bible hébraïque.

L’Éthiopie est ainsi l’un des plus anciens États chrétiens du monde, et sa Bible l’une des plus anciennes traductions encore vivantes. Les Évangiles de Garima, conservés dans un monastère du Tigré, comptent parmi les plus anciens manuscrits chrétiens enluminés subsistants ; les datations au carbone 14 situent l’un d’eux entre 390 et 570, l’autre entre 530 et 660 — des fourchettes que tous les spécialistes n’acceptent pas, l’examen des écritures inclinant parfois vers des dates plus basses.

Ce qu’elle a conservé

C’est ici que la Bible éthiopienne cesse d’être une curiosité pour devenir un document irremplaçable.

Le Livre d’Hénoch

La Genèse consacre quatre versets à un épisode étrange : les « fils de Dieu » qui prennent pour femmes les filles des hommes, et les géants qui en naissent. Quatre versets, sans explication, sans noms.

Hénoch y consacre un livre entier — Le Livre des Veilleurs, trente-six chapitres. Il commence de la même manière :

« Et il arriva que les hommes commencèrent à se multiplier sur la surface de la terre, et des filles leur furent nées. Et les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles, et ils prirent des femmes parmi toutes celles qu’ils choisirent. »

— Hénoch 6, 1-2

Puis il fait ce que la Genèse ne fait pas : il donne la parole aux anges.

« Venez, choisissons-nous des femmes parmi les enfants des hommes et engendrons-nous des enfants. »

Et Semjaza, qui était leur chef, leur dit : « Je crains que vous ne consentiez pas à faire cette action, et que je doive seul payer la peine d’un grand péché. »

— Hénoch 6, 2-3

Une double page de l'édition imprimée, ouverte dans le Livre d'Hénoch

Le chef des anges rebelles a peur d’être le seul à payer. C’est un détail de romancier, pas de théologien — et c’est ce genre de détail qui explique pourquoi ce texte a été lu, cité, commenté pendant des siècles avant d’être écarté.

Le livre nomme les coupables un par un. Il dit ce que chacun a enseigné aux hommes :

« Tu vois ce qu’a fait Azazel, qui a enseigné toute l’injustice sur la terre et révélé les secrets éternels qui étaient conservés dans le ciel, que les hommes s’efforçaient d’apprendre. »

— Hénoch 9, 6

Et il raconte le déluge autrement. Dans la Genèse, Dieu s’adresse directement à Noé. Dans Hénoch, il envoie un messager :

« Alors le Très-Haut, le Saint et le Grand, parla, et envoya Uriel vers le fils de Lamech, et lui dit : “Va vers Noé et dis-lui en mon nom : Cache-toi !” »

— Hénoch 10, 1-2

Le Livre des Jubilés

Même trajectoire, autre méthode. Les Jubilés reprennent la Genèse et le début de l’Exode depuis le commencement, mais en les datant : tout y est rapporté à des semaines de sept ans et à des jubilés de quarante-neuf. Et le livre ne se donne pas pour une parole directe. C’est une dictée, faite à Moïse sur le Sinaï par un intermédiaire :

« L’ange de la présence parla à Moïse selon la parole de l’Éternel, en disant : “Écris le récit complet de la création : comment Dieu acheva toute son œuvre en six jours, et se reposa le septième jour, le sanctifiant pour toujours comme signe de ses œuvres.” »

— Jubilés 2, 1

Le narrateur est donc un ange, et il dit « nous ». Toute la Genèse est racontée depuis l’autre côté.

Ce livre croise Hénoch sans le répéter. Là où la Genèse donnait quatre versets et Hénoch trente-six chapitres, les Jubilés expédient le même épisode en trois phrases — mais ils le datent :

« À mesure que les hommes se multipliaient sur la terre, des filles leur naquirent. Les anges de Dieu, voyant leur beauté lors d’une certaine année de jubilé, prirent parmi eux des femmes à leur guise. Ces unions produisirent des géants, et l’iniquité se répandit sur toute la terre. »

— Jubilés 5, 1

Et ailleurs, ils comblent les silences. La Genèse fait partir Abram de Harân sans dire pourquoi ; les Jubilés donnent la scène, et c’est une scène de famille :

Abram demanda : « Quel profit retirons-nous de ces idoles que tu adores et devant lesquelles tu te prosternes ? Elles n’ont pas d’esprit, ce sont des formes inanimées qui nous égarent. »

[…] Térah répondit : « Je sais cela, mon fils, mais que puis-je faire à un peuple qui me force à servir devant eux ? Si je leur dis la vérité, ils me tueront. »

— Jubilés 12, 1-4

Le père sait. Il a peur. On ne trouve cela nulle part dans la Genèse, et c’est ce que ce livre fait de bout en bout : il remplit les blancs, et il les remplit avec des gens.

Ce que Qumrân a confirmé

Au milieu du XXe siècle, les manuscrits de la mer Morte ont livré des copies de ces deux livres, antérieures à l’ère chrétienne : Hénoch en araméen, les Jubilés en hébreu.

Ils établissent deux choses. Que ces livres sont anciens, et qu’ils ne sont pas une invention éthiopienne tardive. Et que la transmission guèze leur est, pour l’essentiel, fidèle.

Mais ce sont des fragments. Pour lire ces textes en entier, il faut toujours passer par le guèze.

Est-elle fiable ?

C’est la question qui revient le plus souvent. Derrière, il y en a trois, et elles n’ont pas la même réponse.

Ces textes sont-ils vraiment anciens ?

Oui, et ce n’est pas une opinion. Les manuscrits de la mer Morte ont livré des copies de ces livres antérieures à l’ère chrétienne — Hénoch en araméen, les Jubilés en hébreu. Ces livres existaient donc, sous cette forme, plus de deux mille ans avant nous. Ce ne sont ni une invention éthiopienne tardive, ni une fabrication moderne.

Est-ce « dangereux » de les lire ?

Il faut répondre franchement, parce que la question est réelle.

Hénoch et les Jubilés ne sont pas des Écritures canoniques pour les Églises catholique, protestantes et la plupart des Églises orthodoxes. Ils le sont pour l’Église éthiopienne orthodoxe tewahedo, qui les a toujours tenus pour tels.

Les lire n’a rien d’une transgression : l’épître de Jude, qui est dans toutes les bibles du monde, cite Hénoch comme une prophétie. Les Pères des premiers siècles le connaissaient et le discutaient. Ce sont des textes de la tradition juive et chrétienne ancienne, pas des écrits occultes.

Mais il faut savoir ce qu’on lit. Cette édition ne prétend pas vous donner des Écritures que votre Église reconnaîtrait. Elle vous donne un corpus ancien, conservé par une tradition chrétienne précise, à lire pour ce qu’il est.

La transmission est-elle sûre ?

La tradition manuscrite éthiopienne est ancienne, continue et indépendante des traditions grecque et latine. Cette indépendance a une valeur propre : quand un texte est attesté à la fois en guèze et ailleurs, la comparaison éclaire les deux versions. Et pour Hénoch comme pour les Jubilés, les fragments de Qumrân donnent raison au guèze sur l’essentiel.

Deux réserves, qu’il serait malhonnête de taire. La traduction guèze s’est faite depuis le grec, parfois depuis des états de texte que nous ne possédons plus ; elle a connu des révisions médiévales, notamment au contact de versions arabes. Et la liste des livres n’a jamais été close par un concile comme elle l’a été en Occident : elle varie selon les manuscrits.

Fiable ne veut donc pas dire figé. Cela veut dire : une tradition ancienne, sérieuse, et qui a conservé ce que d’autres ont laissé disparaître.

En quoi diffère-t-elle d’une Bible catholique ou protestante ?

Une bible protestante courante compte soixante-six livres ; une bible catholique, sept de plus. La tradition éthiopienne en compte davantage, et l’écart se fait en trois endroits.

Elle n’a pas retranché. Son Ancien Testament vient de la Septante grecque, qui contenait déjà Tobie, Judith, la Sagesse, l’Ecclésiastique et les Maccabées — les livres que la Réforme écartera au XVIe siècle. Sur ce point, elle se tient du côté catholique et orthodoxe.

Elle a gardé ce que tout le monde a perdu. Hénoch et les Jubilés n’y sont pas des cas intéressants à mettre en annexe : ils y sont lus comme Écriture, et ils l’ont toujours été.

Elle compte autrement. Sa liste accueille aussi des recueils que les autres traditions rangent du côté des documents d’Église — ordonnances, règles de discipline, textes d’organisation de la communauté.

D’où une conséquence qu’il vaut mieux dire franchement : il n’existe pas un chiffre unique. La tradition parle volontiers de quatre-vingt-un livres ; d’autres décomptes, qui séparent ce que celui-là regroupe, en donnent davantage. Aucun concile n’a jamais arrêté la liste comme l’Occident l’a fait pour la sienne. Qui annonce un nombre annonce en réalité une manière de compter.

Le détail livre par livre, et l’histoire de la formation de cette liste, font l’objet d’un article séparé : Le canon éthiopien en bref.

Peut-on la lire en français ?

Par morceaux, depuis longtemps. En entier, difficilement.

Hénoch a la sienne : celle de François Martin, parue à Paris chez Letouzey et Ané en 1906, dans une collection consacrée aux apocryphes de l’Ancien Testament. Trois cent dix-neuf pages d’introduction, de traduction et de notes, établies sur l’éthiopien. C’est un travail d’érudit, et cela se sent à chaque page : il n’a jamais été conçu pour être lu d’un bout à l’autre.

Pour les Jubilés, les éditions auxquelles tout le monde renvoie encore ne sont pas françaises : Dillmann publie le texte guèze en 1859, R. H. Charles son édition critique et sa traduction anglaise à Oxford en 1895.

Le lecteur francophone qui voulait lire ce corpus devait donc chasser des volumes séparés, édités à des époques et dans des pays différents, avec des conventions de nommage et de numérotation qui ne concordent pas toujours. Rien ne le réunissait.

Ce que fait cette édition

La Bible Éthiopienne Complète réunit en français quatre-vingt-huit livres de la tradition éthiopienne, dans un ordre de lecture cohérent : Ancien Testament, deutérocanoniques, Hénoch, Jubilés, puis Nouveau Testament et Psautier. Chaque livre est précédé d’une note indiquant sa langue de transmission, l’état des témoins et sa datation. Un tableau compare les canons hébraïque, catholique, orthodoxe et éthiopien.

Elle a été établie à partir de traductions relevant du domaine public, rassemblées, harmonisées et composées en un ensemble unique.

Toutes les citations de cet article en sont tirées, avec leur référence. C’est vérifiable, et c’est voulu.

Deux précisions qui comptent. Cette édition n’est pas une traduction liturgique officielle et n’est pas approuvée par l’Église éthiopienne orthodoxe tewahedo : c’est un travail éditorial indépendant. Et elle n’annonce aucun texte qu’elle ne contienne.


Les dix-neuf premiers chapitres du Livre d’Hénoch — la descente des anges, les géants, le jugement — sont disponibles en extrait gratuit, dans leur intégralité. Voir aussi Le Livre d’Hénoch et les Veilleurs et la présentation de l’édition.

Couverture de La Bible Éthiopienne Complète

Ces textes sont réunis, en français, en trois volumes reliés.

88 livres : Ancien et Nouveau Testament, Hénoch intégral, les Jubilés, les Maccabées et les deutérocanoniques. En trois volumes imprimés de 2 082 pages (149 €, livraison comprise), ou en PDF + EPUB (9,99 €).