Si le Livre d’Hénoch éclaire les marges de la Genèse, le Livre des Jubilés en propose une relecture complète. Il reprend le récit depuis la Création jusqu’à l’arrivée au Sinaï, mais réorganisé, daté, commenté. La tradition juive ancienne l’appelait parfois la « Petite Genèse » — non parce qu’il serait mineur, mais parce qu’il entre dans le détail.
Le cadre : une révélation au Sinaï
Le livre s’ouvre sur Moïse, monté sur la montagne pour recevoir la Loi. Dieu lui ordonne d’écrire, puis charge un « ange de la face » de lui dicter l’histoire « depuis le commencement de la création jusqu’à ce que mon sanctuaire soit bâti au milieu d’eux pour l’éternité ». Tout le récit qui suit est présenté comme cette dictée : l’histoire des patriarches lue depuis les « tablettes célestes », où tout est déjà inscrit.
Ce dispositif a une conséquence : dans les Jubilés, les fêtes, les interdits et les règles ne sont pas institués tardivement par Moïse, ils sont observés dès les origines. Noé célèbre la fête des Semaines. Abraham connaît la fête des Tentes. La circoncision est un usage des anges eux-mêmes.
Le calendrier
C’est la signature du livre. Le temps y est compté en « semaines d’années » (sept ans) et en « jubilés » (sept semaines d’années, soit quarante-neuf ans). Chaque événement est situé : la sortie d’Éden, la naissance de tel patriarche, l’Alliance avec Abraham, tout reçoit une date en jubilé, semaine et année.
Le calendrier sous-jacent est solaire : trois cent soixante-quatre jours, répartis en quatre trimestres de treize semaines. Son avantage, aux yeux de l’auteur, est qu’il ne « glisse » pas : les fêtes tombent chaque année le même jour de la semaine, jamais un sabbat. Les Jubilés polémiquent explicitement contre ceux qui suivent un calendrier lunaire et « se trompent » ainsi sur les dates saintes — un débat qu’on retrouve, plus tard, dans les textes de Qumrân.
Ce que le livre ajoute au récit
Le lecteur de la Genèse y trouve quantité de précisions absentes du texte canonique :
- Les noms des femmes des patriarches, de la femme de Caïn à celle de Noé, généralement fournis avec leur ascendance.
- Une chronologie continue d’Adam à Moïse, sans les blancs de la Genèse.
- Une angélologie développée : les anges sont créés au premier jour, répartis en classes ; un adversaire, Mastéma, obtient de conserver une partie des esprits mauvais pour éprouver les hommes. C’est lui, et non Dieu, qui pousse à l’épreuve d’Abraham ; lui encore qui attaque Moïse sur la route d’Égypte.
- Une lecture morale insistante : l’exogamie est condamnée avec force, l’idolâtrie rattachée à l’époque de Sérug, la faute des anges reprise d’Hénoch.
- Des institutions rapportées aux origines : Sabbat, fêtes de pèlerinage, dîme, interdits alimentaires, prohibition du sang.
Cinquante chapitres en tout, qui s’achèvent sur les lois du sabbat.
Datation et milieu
Les spécialistes situent la composition des Jubilés au IIe siècle avant notre ère, sans doute vers 160-150, dans les cercles pieux de Judée d’où sortiront aussi bien le mouvement de Qumrân que d’autres courants. Le livre partage avec les manuscrits de la mer Morte le calendrier de 364 jours, le vocabulaire des « tablettes célestes » et une même sévérité sur la pureté.
La transmission : encore le guèze
L’histoire matérielle du texte ressemble à celle d’Hénoch.
En hébreu, langue d’origine : perdu pendant près de deux millénaires, puis partiellement retrouvé à Qumrân, où une quinzaine de manuscrits fragmentaires attestent que le livre y était lu et copié.
En grec puis en latin : des citations chez les chroniqueurs byzantins, et environ un quart du texte dans une traduction latine ancienne conservée par un unique palimpseste.
En guèze : le texte intégral, traduit du grec dans l’Antiquité tardive et transmis sans rupture par l’Église éthiopienne, qui le reçoit comme Écriture. Les manuscrits éthiopiens, dont les plus anciens datent du XVe siècle, restent la seule base pour lire les Jubilés d’un bout à l’autre.
Sa place dans le canon éthiopien
Dans la tradition éthiopienne, les Jubilés — appelés localement Kufale, « division » — ne sont pas un appendice curieux : ils appartiennent au corpus scripturaire, au même titre que la Genèse qu’ils commentent. Les réunir, en français, avec Hénoch, l’Ancien et le Nouveau Testament et les Meqabyan, c’est restituer l’ensemble tel qu’une Église l’a effectivement lu pendant quinze siècles.
Les 50 chapitres du Livre des Jubilés sont traduits en français dans La Bible Éthiopienne Complète*, avec une note sur l’établissement du texte et la datation.*

Ces textes sont réunis, en français, dans un seul volume.
88 livres, 1 075 pages : Ancien et Nouveau Testament, Hénoch intégral, les Jubilés, les Meqabyan et les deutérocanoniques. 9,99 € en PDF + EPUB.