Aller au contenu
La Bible Éthiopienne

Journal

Le Livre d'Hénoch et les Veilleurs : ce que dit vraiment le texte

Deux cents anges, un serment sur l'Hermon, des savoirs interdits et des géants. Retour sur le récit des Veilleurs, sa place dans le judaïsme ancien et la façon dont il nous est parvenu.

On parle beaucoup du « Livre d’Hénoch » et assez peu de son contenu. Le nom circule sur les réseaux, souvent nimbé de mystère : livre censuré, texte interdit, vérité cachée. La réalité est à la fois plus simple et plus intéressante.

Un livre, ou plutôt cinq

Ce que la tradition appelle 1 Hénoch est un recueil. Cinq écrits d’époques différentes, réunis sous le nom du patriarche Hénoch, « le septième depuis Adam », dont la Genèse dit seulement qu’il « marcha avec Dieu, puis il ne fut plus, car Dieu l’avait pris » (Genèse 5, 24). Cette disparition sans mort a fait de lui, dans le judaïsme ancien, le candidat idéal pour rapporter ce qu’on ne voit pas : les cieux, le jugement, l’origine du mal.

Les cinq parties sont le Livre des Veilleurs (chapitres 1 à 36), le Livre des Paraboles (37-71), le Livre astronomique (72-82), le Livre des Songes (83-90) et l’Épître d’Hénoch (91-108). La plus ancienne — le Livre astronomique et une partie des Veilleurs — remonte au moins au IIIe siècle avant notre ère.

Le récit des Veilleurs

Le cœur du livre, celui qui a marqué les lecteurs, tient dans les premiers chapitres. Il part d’un passage bref et déconcertant de la Genèse (6, 1-4) : les « fils de Dieu » s’unissent aux « filles des hommes », et de ces unions naissent les « héros d’autrefois ». Quatre versets, puis le Déluge.

Hénoch développe. Deux cents anges — les Veilleurs — observent les femmes depuis le ciel et se lient par serment sur le mont Hermon pour descendre. Leur chef, Shemihaza, redoute d’être seul responsable ; tous prêtent alors serment ensemble. Sur terre, ils prennent femme et transmettent ce qui aurait dû rester hors de portée : Azazel enseigne à forger les épées, les boucliers et les cuirasses, à travailler les métaux, à fabriquer les fards et les bijoux ; d’autres livrent les incantations, les vertus des racines, la coupure des sortilèges, l’observation des astres et des nuages.

De leurs femmes naissent des géants. Le texte les dit démesurés ; ils épuisent les récoltes des hommes, puis se retournent contre eux, et le sang couvre la terre. Celle-ci, personnifiée, « porte plainte » contre ceux qui la souillent.

Quatre archanges — Michel, Sariel, Raphaël et Gabriel — entendent la clameur et portent la cause devant Dieu. La sentence est triple : les géants s’entre-tueront sous les yeux de leurs pères ; Azazel sera lié dans les ténèbres d’un désert, sous des pierres aiguës, jusqu’au jour du jugement ; le Déluge effacera la corruption. Raphaël est chargé de lier Azazel, Gabriel d’exciter les géants les uns contre les autres, Michel de lier Shemihaza et les siens « pour soixante-dix générations » sous les collines.

Hénoch, lui, reçoit une mission de scribe : porter aux Veilleurs l’annonce de leur condamnation. Ceux-ci le prient d’intercéder ; il rédige leur requête, s’endort près des eaux de Dan, et reçoit en songe la réponse. Elle est sans appel : eux qui étaient esprits et devaient vivre éternellement se sont souillés avec le sang de la chair ; il n’y aura pour eux ni paix ni pardon. Suivent les voyages d’Hénoch, conduit par les anges aux extrémités du monde : la montagne des morts, l’arbre de vie, les prisons des astres, le feu qui poursuit les luminaires.

Deux explications du mal, superposées

Les spécialistes distinguent dans ce récit deux traditions entrelacées. L’une, dite « de Shemihaza », fait du mal le fruit d’un mélange illégitime : des esprits célestes engendrent dans la chair, et cette transgression des frontières produit la violence. L’autre, « d’Azazel », insiste sur le savoir : ce sont les techniques enseignées — la métallurgie des armes, la magie, la cosmétique — qui corrompent l’humanité. Le texte final tient les deux ensemble.

Cette réflexion sur l’origine du mal, extérieure à l’homme, a compté. On en trouve des échos dans plusieurs écrits du judaïsme du Second Temple et dans le christianisme naissant.

Comment le texte nous est parvenu

C’est ici que le Livre d’Hénoch devient un cas d’école de transmission.

En araméen, sa langue d’origine probable : rien, jusqu’aux découvertes de Qumrân. Les grottes de la mer Morte ont livré des fragments d’une dizaine de manuscrits, dont les plus anciens datent du IIe siècle avant notre ère — assez pour confirmer l’ancienneté des Veilleurs et du Livre astronomique, trop peu pour reconstituer l’ensemble.

En grec, langue d’une traduction ancienne : des morceaux seulement. Un long extrait dans un manuscrit trouvé à Akhmîm, en Égypte, à la fin du XIXe siècle ; des citations chez le chroniqueur byzantin Georges le Syncelle ; quelques feuillets sur papyrus.

En guèze, la langue liturgique de l’Éthiopie : le texte complet, dans une traduction faite sans doute entre le IVe et le VIe siècle à partir du grec, et copiée sans interruption jusqu’à nos jours. C’est la seule version intégrale qui existe. L’Occident l’a redécouverte en 1773, quand le voyageur écossais James Bruce rapporta trois manuscrits éthiopiens ; la première traduction anglaise parut en 1821.

« Interdit » ?

Le mot est trop fort. Le Livre d’Hénoch a été lu, cité, respecté, puis peu à peu laissé de côté. L’Épître de Jude, dans le Nouveau Testament, lui emprunte ouvertement une prophétie (Jude 14-15). Plusieurs auteurs chrétiens des premiers siècles le tiennent pour digne de foi ; Tertullien le défend explicitement. Mais le judaïsme rabbinique ne l’a pas retenu dans son canon, les grandes Églises non plus, et l’usage s’est perdu — avec le grec.

Une seule Église ne l’a jamais abandonné : l’Église éthiopienne orthodoxe Tewahedo, qui le compte parmi ses livres saints. Sans elle, il ne resterait du Livre d’Hénoch que des fragments dans trois langues mortes.


Les cinq parties d’Hénoch figurent, en français, dans La Bible Éthiopienne Complète*, aux côtés de l’Ancien et du Nouveau Testament, des Jubilés et des Meqabyan.*

Couverture de La Bible Éthiopienne Complète

Ces textes sont réunis, en français, dans un seul volume.

88 livres, 1 075 pages : Ancien et Nouveau Testament, Hénoch intégral, les Jubilés, les Meqabyan et les deutérocanoniques. 9,99 € en PDF + EPUB.